NÉES POUR RUGIR : faire entendre les voix des femmes par l’image, le textile et la création

À l’occasion de l’événement LIONNES – Porter le feu, même en silence, la réalisatrice audiovisuelle Vanessa Mbuyi revient sur son parcours, la naissance du court-métrage documentaire NÉES POUR RUGIR et les rencontres qui ont nourri le projet. Entre cinéma, textile, danse et création collective, elle raconte une démarche fondée avant tout sur l’écoute, la confiance et la volonté de déplacer le regard porté sur les femmes.

Sep. 16, 2026 - 21:25
Mis à jour: 3 jours Il y a
0 7
NÉES POUR RUGIR : faire entendre les voix des femmes par l’image, le textile et la création

De la création à la réalisation

Vanessa, peux-tu nous parler de ton parcours et de ce qui t’a amenée à la réalisation ?

Je suis réalisatrice audiovisuelle et je travaille également dans la coordination de projets culturels et socioculturels. Mon parcours s’est construit progressivement, entre la création, l’accompagnement des publics et le travail associatif.

Je travaille notamment avec Orfeo, une association qui utilise l’art et la culture comme outils d’émancipation, de transmission et de transformation sociale. C’est dans ce contexte que j’ai compris que la caméra pouvait être bien plus qu’un outil pour raconter une histoire : elle pouvait aussi permettre à des personnes que l’on voit peu, ou que l’on écoute peu, de prendre leur place dans le récit.

La réalisation est donc venue assez naturellement. J’aime observer, écouter, créer une relation de confiance et chercher comment raconter une histoire de manière sincère, mais aussi sensible et créative.

Je ne veux pas seulement transmettre une parole. J’aime aussi raconter à travers les images, les gestes, les matières, les silences et parfois une forme plus poétique.

NÉES POUR RUGIR, un documentaire né de la rencontre

Peux-tu nous présenter le court-métrage qui sera projeté lors de l’événement LIONNES ? Comment est-il né ?

NÉES POUR RUGIR est un court-métrage documentaire qui suit plusieurs femmes rencontrées dans le cadre du projet LIONNES – Porter le feu, même en silence.

Le film est né d’une envie très simple : prendre le temps de regarder et d’écouter des femmes dont les parcours, les voix et les expériences sont parfois invisibilisés.

Nous avons rencontré et suivi beaucoup de femmes dans le cadre du projet, notamment à travers les ateliers et les différents lieux où nous sommes intervenues. Pour des raisons de confidentialité, et parce qu’il n’était pas possible de toutes les filmer, nous avons choisi de suivre plus particulièrement quatre femmes.

Elles racontent chacune leur propre parcours, mais leurs expériences font aussi écho à beaucoup de choses que nous avons entendues et partagées avec les autres participantes. À travers elles, le film garde donc une dimension très personnelle, tout en restant lié à cette expérience collective.

Le film est construit comme un collage de fragments de vies, de rencontres, de paroles, de gestes et de moments de création. Il y a également une dimension très importante autour du textile : une robe, suspendue à un cintre, devient progressivement un fil conducteur.

Au départ, elle est seule, immobile. Puis les mains, les matières, les coutures et les femmes viennent lui donner une histoire.

Je voulais que le film soit documentaire, mais qu’il puisse aussi avoir une dimension poétique et sensible.

Mettre les femmes au cœur du récit

Qu’est-ce qui t’a donné envie de placer les femmes, leurs voix et leurs expériences au cœur de ce film et de coordonner cet événement ?

Ce qui m’anime d’abord, ce sont les histoires qu’il y a derrière chaque chose. C’est d’ailleurs ce qui m’a attirée vers le cinéma : l’art de raconter des histoires, qu’elles soient belles, difficiles, tragiques ou inattendues.

Et puis, en travaillant dans ce métier, je me rends compte qu’on est très souvent confrontée à des vies humaines.

Avec ce projet, quelque chose de très beau s’est créé au fil du temps. Au départ, on arrive dans un atelier, on rencontre des femmes que l’on ne connaît pas, elles ne nous connaissent pas non plus. Et petit à petit, un lien se crée, une relation de confiance s’installe.

Elles se confient, nous aussi parfois, et quelque chose se dévoile des deux côtés.

C’est aussi cela qui m’a donné envie de porter ce projet : pas seulement raconter des parcours qui sont souvent invisibilisés, mais créer un espace où la confiance peut exister et où les personnes peuvent choisir de partager leur histoire.

Avec LIONNES, nous voulions déplacer le regard. Ne pas réduire les femmes à leur situation, mais leur permettre d’être vues comme des personnes créatives, sensibles, puissantes, drôles, fragiles, talentueuses… avec toute leur complexité.

Pour moi, coordonner l’événement et réaliser le film sont finalement deux dimensions d’une même démarche : créer un espace où ces femmes peuvent être entendues, mais aussi créer, montrer et transmettre.

Quand le textile rencontre la danse

Pourquoi avoir choisi de croiser ces différentes formes d’expression ?

Parce que tout le monde ne raconte pas son histoire de la même manière.

Il y a des choses que l’on peut dire avec des mots, mais aussi des choses que l’on peut exprimer avec un vêtement, un mouvement, une image, une matière ou simplement un geste.

Le textile nous permettait notamment de travailler sur des notions de transformation, de réparation et de réemploi. Une matière qui aurait pu être considérée comme un déchet peut devenir un vêtement, une œuvre ou un élément de scénographie.

C’est aussi une belle métaphore de ce que nous cherchons à faire : regarder autrement ce qui a été mis de côté.

Ce qui est intéressant ici, c’est que le textile et la danse se complètent justement parce qu’ils proposent deux rapports très différents au corps et à la création.

Dans le textile, il y a une certaine précision : prendre des mesures, couper, assembler, respecter des techniques pour que la pièce puisse exister.

La danse, au contraire, ouvre un espace beaucoup plus libre. On bouge, on explore, on casse certains codes, on peut simplement laisser parler son corps.

Pour moi, cette liberté est aussi importante pour les femmes qui participent au projet, dont certaines ont traversé des expériences très difficiles, des violences, des parcours migratoires ou des périodes de grande fragilité.

La danse devient alors un moyen d’expression personnelle, mais aussi un espace où l’on peut se sentir libre, reprendre confiance en son corps et sortir de l’atelier un peu plus légère.

C’est ce dialogue entre la précision du geste textile et la liberté du mouvement qui m’intéresse : créer, transformer, mais aussi se libérer.

Filmer dans la confiance

Comment s’est construite la relation avec les femmes qui participent au projet ?

Elle s’est construite progressivement, surtout par la confiance.

Je ne voulais pas arriver avec une caméra, poser des questions et repartir. Les participantes ont d’abord été rencontrées dans le cadre d’activités et d’ateliers. Nous avons partagé des moments, discuté, créé ensemble.

Et puis, il faut accepter que la relation évolue. Certaines personnes vont parler beaucoup, d’autres très peu. Certaines vont avoir envie d’être filmées à un moment donné et moins à un autre. Il faut pouvoir écouter cela.

Pour moi, filmer ces femmes implique une responsabilité. Ce n’est pas simplement « prendre » une image. Il faut être attentive à ce que la personne souhaite montrer, à ce qu’elle ne souhaite pas montrer et à la manière dont elle va être représentée.

Le défi de la réalisation documentaire

Quel a été le plus grand défi pendant la réalisation ?

Le plus grand défi a probablement été de trouver l’équilibre entre la réalité du terrain et le film que j’avais en tête.

Quand on travaille avec des personnes et non avec des comédien·nes, on ne peut pas tout contrôler. Les vies continuent, les rendez-vous changent, certaines situations apparaissent, d’autres disparaissent. Et parfois, les événements personnels prennent le dessus.

Il faut donc apprendre à être disponible à ce qui arrive.

L’autre défi a été le montage. Nous avions beaucoup de matières et plusieurs histoires différentes. Il fallait trouver une forme qui ne transforme pas les participantes en simples « personnages » d’un récit.

Je cherche plutôt à créer un film dans lequel leurs individualités puissent exister tout en faisant émerger quelque chose de collectif.

Une nouvelle étape pour le projet

Que représente pour toi la projection de NÉES POUR RUGIR ?

C’est une étape importante parce que le projet sort du cadre dans lequel il a été créé.

Les participantes ne sont plus seulement les personnes qui ont participé à un atelier ou qui ont été filmées : leurs créations, leurs paroles et leurs histoires vont rencontrer un public.

Et le fait que cela se passe dans le cadre de Brussels Design Week est intéressant pour nous parce que nous pouvons également questionner ce que l’on met derrière le mot « design ».

Pour moi, le design peut aussi être social, collectif, responsable. Il peut servir à créer du lien et à transformer notre manière de regarder les choses.

Le 26 septembre, nous allons donc réunir le film, le textile, la performance, la danse, la musique et les témoignages dans un même espace.

C’est une forme de restitution, mais aussi une nouvelle étape de création.

« J’aimerais surtout que le public prenne le temps de regarder autrement »

Qu’aimerais-tu que le public ressente ou emporte avec lui après avoir découvert LIONNES ?

Je ne cherche pas forcément à ce que le public ressente une émotion précise.

J’aimerais surtout qu’il prenne le temps de regarder autrement.

Si quelqu’un ressort en se disant : « Je n’avais jamais pensé à cette personne de cette manière », alors quelque chose s’est déjà passé.

Je voudrais aussi que les spectateur·ices puissent s’identifier, se reconnaître ou simplement être touché·es par une parole qui n’est pas la leur.

Et surtout, je ne veux pas parler à la place des femmes. Je veux créer les conditions pour que leurs voix puissent être entendues, peu importe la manière.

Que ressens-tu à l’idée de voir le film projeté publiquement ?

Le film NÉES POUR RUGIR sera justement présenté publiquement dans le cadre de l’événement du 26 septembre.

Je n’ai pas encore beaucoup de recul sur les projections du film, mais ce que j’ai déjà beaucoup ressenti pendant le processus de création, c’est cette confiance qui s’est construite petit à petit.

Au début, il pouvait y avoir beaucoup de distance. Pour certaines, l’idée même d’être filmée ou de laisser une caméra raconter une partie de leur vie pouvait être très impressionnante.

Et puis, avec le temps, certaines barrières se sont déliées. Des femmes qui n’osaient peut-être pas nous proposer de nous voir en dehors des ateliers ont finalement accepté de nous retrouver pour être filmées. D’autres m’ont appelée simplement pour me raconter leur vie, sans que cela ait forcément un rapport avec le projet.

On a aussi partagé des moments très simples, comme aller manger ensemble.

Et parfois, certaines propositions sont même venues naturellement, alors que je ne m’y attendais pas.

C’est là que je me suis rendu compte qu’en tant que réalisatrice, il faut aussi être prête : prête avec son matériel, mais surtout prête à accueillir ce qui arrive, parce qu’une personne peut décider de se livrer à n’importe quel moment.

C’est finalement cette confiance qui me touche le plus dans ce projet.

La caméra n’a pas seulement permis de raconter des histoires : elle a aussi accompagné la création d’un lien humain.

Et je pense que, pour moi, la vraie réussite du film ne sera pas uniquement la réaction du public. Ce sera aussi de savoir que les femmes qui y apparaissent peuvent se reconnaître dans ce que nous avons construit avec elles.

Une autre manière de concevoir le métier de réalisatrice

Cette façon de travailler a-t-elle fait évoluer ta manière de concevoir le métier de réalisatrice ?

Énormément.

Au début, on peut avoir une vision assez classique de la réalisation : avoir une idée, écrire, tourner, monter et présenter le résultat.

Le travail de terrain m’a appris que le film se construit aussi dans la relation.

Je ne veux pas être une réalisatrice qui arrive avec toutes les réponses. J’essaie davantage d’être une réalisatrice qui sait poser des questions, observer et laisser une place à l’inattendu.

Cela demande parfois de lâcher un peu le contrôle. Et paradoxalement, je trouve que cela peut rendre le film plus vivant.

« Commence »

Quel conseil donnerais-tu à des cinéastes indépendant·es ou débutant·es avec peu de moyens ?

Je lui dirais : commence.

N’attends pas d’avoir la caméra parfaite, le financement parfait ou l’équipe parfaite.

Avec peu de moyens, il faut surtout avoir une bonne idée, une personne ou une histoire qui nous donne envie de filmer, et prendre le temps de créer une relation.

Mais « commencer » ne veut pas dire faire les choses n’importe comment. Même avec très peu de moyens, il faut penser au consentement, au droit à l’image, au son, à la sauvegarde des rushes et à la manière dont les personnes filmées vont être représentées.

Il faut également avoir un fil conducteur clair, pour que le spectateur puisse suivre l’histoire sans se perdre.

Et surtout : écouter.

En documentaire, la personne que tu filmes peut t’emmener dans une direction que tu n’avais absolument pas prévue.

Mais je pense aussi que le manque de moyens peut devenir une force. Il nous oblige à aller chercher plus profondément notre créativité et notre imaginaire.

Avant d’avoir toutes les technologies et tous les outils que l’on a aujourd’hui, les cinéastes trouvaient déjà des moyens de créer des images fortes avec très peu de choses.

C’est aussi de là que j’essaie de partir : qu’est-ce que j’aime vraiment faire ? Quelles sont mes forces, mes faiblesses ? Comment puis-je les utiliser ou les dépasser ?

Et je dirais aussi qu’il faut beaucoup se documenter, surtout lorsqu’on travaille sur des projets sociaux ou culturels. Comprendre les contextes, les cultures et les codes des personnes que l’on filme permet aussi de faire des choix d’images plus justes, parce qu’une image peut raconter énormément de choses sur une personne ou sur une identité.

On n’a pas toujours besoin de beaucoup de moyens pour raconter quelque chose de fort. Parfois, les limites nous obligent simplement à être plus inventifs.

Ce que j’aurais aimé savoir avant cette réalisation

Qu’aurais-tu aimé savoir avant de te lancer dans cette réalisation ?

J’aurais aimé savoir qu’on n’a pas besoin de tout maîtriser pour commencer.

On peut être très exigeant avec son travail tout en acceptant de ne pas tout savoir.

J’aurais aussi aimé comprendre plus tôt que le temps est une véritable matière cinématographique. En documentaire, certaines choses ont besoin de temps pour apparaître : une confiance, une parole, un geste, une relation.

Et puis, j’aurais aimé savoir que les contraintes peuvent parfois devenir une partie de l’écriture. Le manque de moyens oblige à faire des choix, et certains de ces choix peuvent finalement donner une identité au film.

Et après LIONNES ?

Quels sont tes projets pour la suite ?

LIONNES ouvre plusieurs pistes pour la suite. Je ne vois pas vraiment ce projet comme une fin, mais plutôt comme le début d’une grande aventure.

Je souhaite continuer à travailler sur les récits de personnes et de groupes qui sont peu représentés, notamment autour des questions de mémoire, de transmission, de femmes, de jeunesse et de territoires.

J’ai envie de continuer à aller à la rencontre de ces femmes, mais aussi de m’intéresser à la manière dont elles transforment leur environnement, leur communauté et leur territoire.

Je développe également des projets qui créent des ponts entre Bruxelles et Kinshasa, notamment autour des mémoires invisibilisées, des territoires durables et de la création comme outil de transmission.

Et puis, une nouvelle question prend de plus en plus de place dans ma réflexion : celle de la santé mentale. J’aimerais explorer ces questions à travers l’art, les arts plastiques et surtout la participation collective, tout en laissant une vraie place à la recherche et à l’expérimentation.

Les formes hybrides m’intéressent justement parce qu’elles permettent de créer autrement, sans enfermer les participant·es dans une logique de formation ou de contrainte.

L’idée est d’apprendre en faisant, de créer, de se découvrir, mais aussi simplement de prendre plaisir à ce que l’on fait.

Je n’ai pas encore toutes les réponses, et c’est justement ce qui m’intéresse : continuer à chercher, expérimenter et voir quelles formes peuvent émerger au fil des rencontres et des histoires.

Où découvrir ton travail ?

Où peut-on découvrir ton travail et suivre tes prochains projets ? Comment les cinéastes, artistes ou professionnel·les qui nous lisent peuvent-ils entrer en contact avec toi ?

Mon travail est aujourd’hui lié à plusieurs projets et collaborations, notamment avec Orfeo, mais je suis aussi en train de construire un espace qui me soit propre, pour pouvoir réunir progressivement mes différents projets audiovisuels et les collaborations que je développe avec d’autres associations comme Park Poétik.

Le site est encore en plein développement. Je travaille notamment avec Enjeu Solidaire, avec qui nous sommes partenaires, et qui me permet aujourd’hui d’avoir un espace pour développer mes projets audiovisuels.

J’ai notamment l’idée de mettre en place, à terme, des ateliers audiovisuels et de développer d’autres projets autour de la création.

Pour la diffusion, je suis également en contact avec des structures comme Indie-Clips et Elles tournent, avec qui il y a déjà des échanges autour de mes projets et des possibilités d’accompagnement, notamment pour faire circuler les films et leur donner une vie au-delà de leur première projection.

L’idée, à terme, est vraiment de rassembler tout cela au même endroit et de construire progressivement un réseau autour de mes projets.

Tout est encore en développement, et je cherche aussi des personnes qui auraient envie de m’accompagner, de collaborer ou simplement de réfléchir avec moi à la suite.

Pour le moment, le plus simple est donc de me contacter directement sur mon Instagram : NessaNess record.

Où prendre ses tickets pour l'événement ?

C'est par ici pour le 26 Septembre à Usquare !

Quelle est votre réaction?

J'aime J'aime 0
Je n'aime pas Je n'aime pas 0
J'adore J'adore 0
Drôle Drôle 0
Wow Wow 0
Triste Triste 0
En colère En colère 0
PROJET ORFEO

Orfeo est une association socioculturelle bruxelloise qui utilise l’art et la culture comme leviers de transformation sociale et d’émancipation personnelle. Depuis plus de 10 ans, elle développe des projets accessibles à toutes et tous, en particulier avec des publics fragilisés, invisibilisés ou éloignés de l’offre culturelle. À travers la création artistique, l’éducation permanente, la jeunesse et la cohésion sociale, Orfeo favorise la rencontre, la transmission et la participation citoyenne, en plaçant l’inclusion, la diversité et la responsabilité au cœur de ses actions.

Commentaires (0)

User