Comme un Rayon de Soleil sur la Peau : Parler de la vieillesse - Ynes Detraux
Dans cette interview, Ynes Detraux, réalisatrice du court-métrage Comme un Rayon de Soleil sur la Peau, nous emmène dans les coulisses de son tournage et nous explique son parcours. Cette interview fait partie de notre collection "Films for a Change" : des court-métrages en faveur du changement social !
"Il faut s'entourer de bonnes personnes et se nourrir de rencontres"
Comme un Rayon de Soleil sur la Peau
Ynes Detraux
Ynes, peux-tu nous en dire plus sur toi et sur ton court-métrage ?
J’ai 28 ans et je viens de Charleroi. J’ai étudié l’animation sociale, la photographie et la réalisation documentaire, et c’est dans le cadre de ma dernière année de master à l'université d’aix Marseille en écriture et réalisation documentaire que j’ai pu réaliser mon premier court-métrage “Comme un rayon de soleil sur la peau”, ce film raconte l’histoire d’une jeune réalisatrice qui pousse la porte d’une maison de repos à Marseille où vivent des personnes âgées. Curieuse, je pose des questions inattendues sur l’amour, leur désir, le sexe, et tout ce que les années transforment… ou préservent. Les résidents se livrent, parfois avec humour, parfois avec émotion, parfois avec une franchise surprenante.
C’est un film sur l’intimité, la vulnérabilité, mais aussi la liberté qu’on peut retrouver en vieillissant.
Dans mon travail, ce qui m’anime surtout, ce sont les rencontres humaines et les récits intimes. Je ne vois très rarement les personnes que je filme ou que je photographie comme des « sujets », mais plutôt comme des complices avec qui je partage un moment, un échange créatif. J’aime plutôt travailler dans l’instinct et la spontanéité. Je m’intéresse particulièrement aux personnes marginalisées par la société dont les personnes âgées et j’essaie de questionner les stéréotypes qui les entourent.
Qu’est-ce qui t’a inspirée à susciter une discussion autour de ce sujet ? En quoi dirais-tu que ton court-métrage explore ou propose un changement ?
Mon point de départ, c’est une autre maison de repos où je suis bénévole depuis quatre ans, à Bruxelles. Chaque année, j’y organise le Nouvel An, et un soir, un des résident dont je suis proche m’a parlé de son manque de caresses intimes et de tendresse. Cette conversation m’a marquée et à porter en moi un questionnement sur la misère affective que peuvent vivre les résident.es en maison de repos. Une vérité trop souvent mise de côté dans notre société. Et d’un autre côté j’avais ma grand-mère dont je suis très proche, elle a 84 ans et ne sait jamais interdit d’avoir des amants même à son grand âge. On en à toujours parlé très librement. Donc pour moi, la sexualité chez les personnes âgées, ça n'a jamais été un tabou.
Avec ces deux pôles de réalités, entre la misère affective non voulu causé par un spectre d'inégalités et une autre qui envoie au diable les injonctions et vie comme bon lui semble. J’ai réalisé que j’avais une chance d’être proche de ces réalités-là. Grâce au lieu où je suis bénévole, j’avais la liberté d’explorer ce sujet.
Je ne sais pas vraiment si mon film propose un changement. Il partage une réalité souvent oubliée. D’après les retours que j’ai reçus, le simple fait que je pose des questions sans gêne montre déjà que le sujet n’a pas besoin d’être caché. Ça donne envie, apparemment, à d’autres de parler de ça avec leurs grands-parents ou avec des personnes âgées autour d’eux. Ça me fait plaisir. Et je pense que ça vaut le coup. On apprend autant de nos aînés qu’ils apprennent de nous.
Quel a été le plus grand défi auquel tu as été confrontée lors de la production de "Comme un Rayon de Soleil sur la Peau" ? Comment l’as-tu surmonté ?
Le plus grand défi, ça a été de m’adapter à eux. Ils sont âgés, avec leurs traumatismes, leur fatigue, leur rythme, leur quotidien… et moi, bah j’avais un film à faire, des profs derrière moi, une deadline, une équipe. J’avais plein d’idées de mise en scène, mais en fait, j’ai très vite compris que je ne pouvais pas les appliquer. Qui j’étais, moi, pour les diriger ? Haha.
J’ai dû m’adapter à eux. La caméra les suivait, et pas l’inverse. C’étaient eux qui me guidaient, pas moi qui les dirigeait. Ça a vraiment été une découverte pour moi dans le monde du documentaire : on écrit un dossier, on doit faire rêver, créer une intention… et puis une fois sur place, il faut appliquer ses idées mais ce n’est pas toujours si simple alors on s’adapte. J'apprends encore sur ma méthodologie de travail. Avec eux j’ai décidé de les suivre rien n'empêche que pour d’autre situation ça soit le contraire.
Peux-tu partager avec nous un moment, lors de la sortie ou de la distribution de ton court-métrage, où tu as senti qu’il avait réellement eu un impact sur le public ? Qu’as-tu ressenti, en tant que réalisatrice du film ?
Alors, j’ai décidé de créer la boîte à mots : une boîte où les spectateur.ices peuvent écrire un mot doux après la séance. L’idée vient du fait que les résident.es, qui sont à Marseille, ne reçoivent pas toujours l’amour ou l’attention qu’iels méritent. Du coup, je leur envoie ces petits mots. Grâce à cette boîte, j’ai eu de très belles discussions. Des gens vraiment ému.es par ce que les résident.es partagent dans le film. Je crois que ce qui me touche le plus, c’est de sentir que ma manière d’être proche des résident·es, de façon simple et sincère, fait du bien aux gens qui voient le film.
J’avoue que c’est quelque chose que je revendique beaucoup dans mes pensées politiques et humaines : l’idée d’enlever les préjugés, les tabous, et de se confronter aux réalités larges et complexes de la vie humaine.
Je pense que dans mon film, les gens le ressentent. Ça les touche, ça les inspire, et honnêtement, ça me donne énormément de force. Ça me donne confiance en mes envies de création.
C’est une question délicate, mais qui suscite la réflexion chez nous en tant qu'artistes : pourquoi crées-tu ? Quelle est ta motivation, et qu’est-ce qui te pousse à explorer des thématiques liées au changement social ?
Alors, pour moi c’est une longue histoire, parce qu’à la base je ne voulais pas être artiste. Je voulais travailler dans le social. Ma mère est artiste peintre, et j’avais peur de cette vie précaire, pleine de grandes émotions et d’une vie loin de la stabilité.
C’est seulement en arrivant à Bruxelles, moi qui viens de Charleroi, que j’ai vraiment pris conscience que j’avais des choses à montrer. La différence de mondes, de cultures, de classes sociales, ça m’a frappée. J’ai aussi beaucoup souffert des préjugés sur la ville d’où je viens : “ville la plus moche de Belgique”, “inculte”, etc. J’ai réalisé à quel point c’est violent d’entendre parler de choses qu’on ne connaît pas juste par une image ancrée.
J’ai eu envie qu’on rencontre mes proches, mes voisins, mes amis, ma famille,... C’est parti de là, de ce besoin de rétablir une humanité qu’on écrase parfois par ignorance.
Je crée parce que je suis sociable, curieuse, que j’aime me confronter à plein de types de personnes, je me nourris énormément des rencontres humaines, y compris celles qu’on appelle “marginales”. J’aime l’idée de montrer qu’au fond, on est semblables, peut-être de manière un peu naïve, mais j’y crois vraiment. C’est tellement facile de mettre les gens de côté pour leurs différences. Et je me dis souvent qu’on est toujours le “marginal”, le “baraki”, le “bizarre” de quelqu’un d’autre. Donc finalement, on est un peu toustes dans le même bateau.
On vit un contexte social et politique assez flippant. Je pense qu’aujourd’hui, on a besoin de plus de collectivité, surtout dans le milieu artistique. L’idée de l’artiste isolé, qui crée tout seul comme un génie, je trouve que ça n’a plus de sens dans le contexte politique actuel. J’ai pas envie qu’on se divise. J’ai plutôt envie qu’on se rassemble et c’est dans l’art documentaire ou j’y trouve du sens et ma place.
Beaucoup de personnes sur indie-clips.com sont des cinéastes indépendants et/ou débutants. Peux-tu partager un conseil à notre public de réalisateurs indépendants qui réalisent leur premier court-métrage ?
Je suis moi-même une réalisatrice débutante. J’apprends encore. Je pense que le meilleur conseil que je peux donner et que je me donne encore aujourd’hui, c’est de bien s'entourer et d’aller vers la rencontre.
J’ai des ami·es merveilleux.ses dont beaucoup sont très talentueux. Je m’entoure d’eux comme d’une équipe de création. J’apprends avec eux, je les consulte souvent, iels participent à mes projets, et honnêtement… économiquement, c’est plus facile aussi, haha.
Donc oui : s’entourer de belles personnes qui nous aiment, se nourrir des rencontres ,amicales, amoureuses, hasardeuses, apprendre des autres avec un grand appétit, se nourrir des autres, se laisser influencer, partager ses doutes, ses idées, et les faire participer de près ou de loin à nos créations.
Des projets à venir ? Parle-nous un peu de tes prochains travaux !
Alors oui, j’écris un deuxième film, toujours sur le même thème, mais cette fois avec les résident·es de la maison de repos où je suis bénévole depuis quatre ans, cette fameuse maison qui m’a inspiré ce premier film, donc c’était assez naturel pour moi de continuer là-bas.
Ici, mon but est de réaliser le film entourée d’ami·es, et d’y intégrer des ateliers participatifs autour du désir. Comme le sujet est souvent tabou, je n’ai pas envie de les confronter directement avec la caméra. Pendant le repérage, j’aimerais leur offrir un espace pour réfléchir eux-mêmes au sujet, à leur rythme, grâce à des ateliers avec des artistes collaborateurs.
Il y aura par exemple un atelier de danse méditative et corporelle avec mon ami Pierre-Louis Kerbart, chorégraphe, sur le rapport au corps. Et un atelier d’écriture de chansons d’amour avec mon ami Joan Arkilangevin.
L’idée, c’est vraiment de créer un espace doux et créatif, pour que les résident.es puissent aborder le désir autrement, avant même d’allumer la caméra.
Et puis, je mets doucement le pied dans le monde artistique bruxellois. J’essaye aujourd’hui de me faire une place.
Mon but, c’est de faire de l’art collaboratif, de mélanger les médiums, de continuer à faire des films au-delà des personnes âgées… d’explorer d’autres mondes, d’autres récits, toujours avec cette envie de créer avec les gens, pas juste sur eux.
Où peut-on voir ton travail ? Comment nos amis cinéastes peuvent-ils entrer en contact avec toi ?
Sur instagram @de__trop.
Et si on souhaite voir mon film il suffit de m'envoyer un message et je l’enverrai avec plaisir.
Quelle est votre réaction?
J'aime
0
Je n'aime pas
0
J'adore
0
Drôle
0
En colère
0
Triste
0
Wow
0








