Prix Court International 7ème Aaaargh 2025 - Romane Eilahtan "Dévitalisée"

Indie-Clips Original Interview avec Romane Eilahtan, réalisatrice du court-métrage ayant remporté le Prix du meilleur Court-Métrage International au festival 7ème Aaaargh édition 2025, à Namur, avec son court-métrage "Dévitalisée" tourné à Paris.

Jan. 31, 2026 - 17:12
Jan. 31, 2026 - 17:25
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Prix Court International 7ème Aaaargh 2025 - Romane Eilahtan "Dévitalisée"

Indie-Clips Original Interview

Edition Spéciale 7ème Aaaargh 2025

Dévitalisée, un court-métrage de Romane Eilahtan


Romane, peux-tu nous en dire plus sur toi et sur ton court-métrage ?

Je viens de Bruxelles et je suis venue à Paris à 21 ans, pour apprendre le jeu d'acteur. Je me suis vite passionnée pour la mise en scène. J'ai monté quatre pièces de théâtre en quatre ans, puis je me suis dirigée vers le cinéma. J'ai intégré l'association 1000 Visages, qui offrait des ateliers d'initiation "réalisation" et "écriture scénaristique". Pendant deux ans, j'ai bossé comme technicienne sur des plateaux de tournage (régie, mise en scène, assistante caméra). Puis, j'ai écrit et réalisé des petites autoproductions. En 2023, j'ai été sélectionnée avec le scénario de Dévitalisée à la résidence réalisation de court-métrage de 1000 Visages. C'est mon premier film tourné dans des conditions semi-pros. J'ai été conseillée dans la réécriture et la prépa par des professionnels du milieu, tout en montant le projet de façon autonome, grâce à un financement participatif et une équipe de bénévoles. Comme j'avais mon statut d'intermittente, j'ai pu m'y dédier à plein temps : 4 mois de réécriture, 6 mois de prépa, 5 jours de tournage, 2 mois de post-production. J'ai perdu mon intermittence, mais pour moi, ça valait le coup.

Qu’est-ce qui t’a inspirée à susciter une discussion autour de ce sujet ? En quoi dirais-tu que ton court-métrage explore une problématique réelle ?

Tout est parti d'un texte que j'ai écrit pendant le confinement. C'est le monologue d'une femme qui décide de céder à ses pulsions les plus violentes et qui vit ça comme une libération totale. J'ai voulu en faire un film, mais il m'a fallu du temps pour identifier mon sujet - l'affirmation de soi. J'ai eu l'aide de plusieurs consultants scénario, qui m'ont aidé à structurer mes idées, à penser au spectateur, à soigner la narration. Je me suis inspirée d'expériences réelles face à des collègues irrespectueux et des violences médicales, des moments où j'ai eu la rage de ne pas avoir su me défendre. Je crois que tout le monde connaît ce sentiment : quand on rejoue une scène en se disant "J'aurais dû dire ci, réagir comme ça" et on s'en veut d‘avoir manqué de répartie ou de courage. Dans Dévitalisée, j'ai poussé les curseurs à fond pour que Tara réagisse à chaud et explose dans une pulsion meurtrière. J'ai tout construit en crescendo, au cours d'une journée infernale, pour incarner au mieux ce sentiment de libération. C'est seulement après avoir extériorisé sa rage, qu'elle ose s'affirmer de façon apaisée. Je ne dis pas que c'est la voie à suivre, bien sûr, mais je voulais explorer ce sentiment jusqu'au bout.

Quel a été le plus grand défi auquel tu as été confrontée lors de la production de ton court-métrage ? Comment l’as-tu surmonté ?

C'était sûrement le manque d'argent. En tout, Dévitalisée a coûté 4000€, ça peut sembler énorme, mais pour faire un film c'est peu. Il faut nourrir une équipe de 20-25 personnes, acheter/louer le matos, les véhicules, les costumes, décors... ça file vite. La seule solution, c'est d'oser demander quitte à se prendre des refus, en vrai les gens sont souvent généreux. Par exemple, pour trouver un hôtel où tourner gratuitement, j'ai demandé à des dizaines d'hôtels avant de trouver le Rose Bourbon, qui a gentiment accepté. Pour le cabinet dentaire, c'était hyper délicat, mais grâce au bouche-à-oreille, on en a trouvé deux (un pour la salle d'attente et un autre pour la consultation - on a usé des raccords lumière pour donner l'illusion d'un seul lieu). Puis, tout le monde a fait son maximum : ma sœur et mon mec ont pris une semaine de congé pour nous faire à manger, la décoratrice a prêté sa camionnette, le chef op' a négocié une ristourne pour les lumières, la directrice de prod a trouvé des camions pas chers, la scripte nous a prêté des rails de travelling, la salle de mixage nous a fait un tarif week-end, la costumière a gardé les étiquettes et a rendu les vêtements après le tournage, la maquilleuse a trouvé un deal pour le faux sang, l'accessoiriste a fabriqué des dents en argile et une plaque de dentiste en carton... Bref, un vrai travail d'équipe.


Peux-tu partager avec nous un moment, lors de la sortie ou de la distribution de ton court-métrage, où tu as senti qu’il avait réellement eu un impact sur le public ? Qu’as-tu ressenti, en tant que réalisatrice ?

La distribution de Dévitalisée a été très rude au début. Aucun festival n'en voulait. Donc quand on a eu notre première sélection après un an, au Festival Fantasia à Montréal, c'était magique. Peu après on a eu notre première sélection française, aux Frayeurs Phocéennes. Je croyais que c'était un petit festival associatif, donc j'étais choquée de découvrir une immense salle remplie, il y avait 300 spectateurs. Ce soir-là on a été récompensés du Prix du Public et du Prix du Jury. Je n'en revenais pas, après une quarantaine de refus, que le film reçoive un accueil aussi chaleureux. Ça m'a vraiment bouleversée et ça m'a motivé à continuer les inscriptions en festival. La rencontre avec un public c'est très fort en émotion : sentir les réactions des gens dans la salle, les rires, les sursauts... C'est grisant. Je suis très reconnaissante de faire un métier où l'on reçoit des applaudissements pour son travail.


C’est une question délicate, mais qui suscite la réflexion chez nous en tant qu'artistes : pourquoi crées-tu ? Quelle est ta motivation, et qu’est-ce qui te pousse à explorer les thématiques que tu explores ?

C'est vrai que c'est délicat, parce que c'est un vaste sujet. Je dirais que pour moi, avant tout, c'est parce que j'adore être une spectatrice, et en tant que réalisatrice je suis aux premières loges. Je peux voir les premiers balbutiements d'un projet, travailler avec les comédiens, avec l'équipe... J'assiste à chaque étape de sa construction, comme une maison qui s'élève brique par brique, jusqu'aux dernières finitions, et ça me procure un bonheur immense. La deuxième raison est peut-être un peu naïve. Je crois que le rôle des artistes c'est de dévoiler leur perception du monde sans pudeur, pour que ceux qui partagent cette vision se sentent compris et que ceux qui y sont étrangers puissent la comprendre. Quand j'écris un film ou une pièce, je fais le pari que je ne suis pas seule à ressentir toutes ces choses-là, et que quelque part, quelqu'un y trouvera du sens ou du réconfort. C'est ce que je cherche en tant que spectatrice, donc c'est ce que j'essaie d'offrir.

 
Beaucoup de personnes sur
indie-clips.com sont des cinéastes indépendants et/ou débutants. Peux-tu partager un conseil à notre public de réalisateurs indépendants qui réalisent leur premier court-métrage ?

Je ne sais pas si je suis bien placée pour donner des conseils, je suis en tout début de carrière. Mais dans mon cas, le plus important c'est vraiment cette notion de travail d'équipe. C'est quasi impossible de faire un film seul, donc faut pas hésiter à demander de l'aide. Au pire on se prend un "non", mais souvent on peut bénéficier de quelques conseils, d'un coup de main, voire rencontrer un futur collaborateur. Il faut croire à fond en son projet et être capable de bien le défendre pour réussir à convaincre les autres de s'embarquer dedans, surtout bénévolement. Pour moi la clé, c'est de s'entourer de personnes qui partagent la même envie de faire et d'avancer ensemble pour réaliser un film sans trop de compromis (même si les compromis sont inévitables, et qu'il faut nécessairement s'adapter un peu).


Des projets à venir ? Parle-nous un peu de tes prochains travaux !

Je développe depuis un an, un nouveau court-métrage avec une super productrice, qui a notamment produit "Grave". Pour faire court, c'est une comédie romantique qui part en vrille, sur fond d'entretien d'embauche. Le scénario est fini, et on est actuellement en processus de demandes de financements, ce que je découvre pour la première fois. C'est un gros plaisir de bosser avec une productrice bien plus expérimentée que moi et qui connaît les rouages du cinéma. Elle m'accompagne de près, je me sens très chanceuse. On vise un tournage en août 2026, avec deux comédiens qui jouaient dans Dévitalisée (Benoît Borkine et Tara Lindström). Avec eux deux encore et un autre comédien, Mike Bujoli, on écrit une pièce de théâtre qui est bientôt finie, sur la métamorphose d'une femme en bête féroce. Ce sont deux projets que j'aime énormément et que j'ai hâte de concrétiser.


Où peut-on voir ton travail ? Comment nos amis cinéastes peuvent-ils entrer en contact avec toi ?

Je suis pas très active sur les réseaux sociaux mais j'ai un compte instagram, où je poste des trucs parfois, et si on m'écrit je réponds :) @romane.eilahtan

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