D'Oran à Alméria : Parler de l'Immigration - Lina Saïdani

Dans cette interview, Lina Saïdani,, réalisatrice du court-métrage D'Oran à Alméria, nous emmène dans les coulisses de son tournage et nous explique son parcours. Cette interview fait partie de notre collection "Films for a Change" : des court-métrages en faveur du changement social !

Fevr. 14, 2026 - 18:50
Fevr. 14, 2026 - 19:40
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D'Oran à Alméria : Parler de l'Immigration - Lina Saïdani

Lina, peux-tu nous en dire plus sur toi et sur ton court-métrage D'Oran à Alméria ?

D’Oran à Almería est un court métrage que j’ai réalisé dans le cadre de ma formation à l’école Estienne, en animation et illustration documentaire et didactique. Il s’agit de mon premier film. Le projet a commencé à prendre forme en 2021, une année déjà profondément marquée par de multiples crises politiques et climatiques. Marquée par une surveillance des frontières accrue après la période du Covid. Une période qui a accentué les flux migratoires, rendus d’autant plus visibles et conflictuels par ces bouleversements à l’échelle mondiale.

Ce sujet d’actualité, clivant et complexe, me touchait particulièrement car je suis moi-même issue de l’immigration. J’ai grandi en Algérie jusqu’à l’âge de onze ans, avant de m’installer en France avec ma famille. Mes parents souhaitaient nous offrir, à mes frères et sœurs et à moi, davantage de perspectives, tant sur le plan scolaire que professionnel, et la possibilité d’élargir nos horizons.

Dans le cadre de mes études, je me suis également intéressée de près à la figure d’Ulysse, notamment à travers des recherches sur les récits de voyage et d’errance. C’est dans ce contexte que j’ai découvert l’exposition Ulysse, présentée au MUCEM à Marseille. Le rapprochement proposé entre cette figure mythologique et les multiples récits contemporains d’exil et de migration m’a profondément marquée. Cette mise en parallèle entre un mythe fondateur de notre imaginaire collectif et des trajectoires bien réelles d’hommes et de femmes contraints de traverser les frontières a nourri ma réflexion et influencé la conception du film.  

Durant la période du Covid, notre famille s’est retrouvée dispersée entre l’Algérie et la France. Mon grand frère, notamment, avait dû retourner en Algérie pour renouveler son visa. Il s’est retrouvé bloqué, à la fois par l’obligation du service militaire et par la fermeture des frontières. N’ayant plus d’ancrage stable sur place, il a été contraint de se débrouiller seul. Nous avons perdu contact avec lui pendant un temps, sans savoir quand, ni même si, nous le reverrions.

Jusqu’au jour où nous avons reçu un appel en provenance d’Espagne. C’était lui. Il était bien arrivé, mais il n'avait rien, il fallait aller le chercher.

Qu’est-ce qui t’a inspiré à susciter une discussion autour de ce sujet ? En quoi dirais-tu que ton court-métrage explore ou propose un changement ?

C’est l’arrivée de mon frère qui m’a poussée à aborder ce sujet. Entre son départ et son retour subsistait une zone floue, presque silencieuse. Personne n’a réellement cherché à comprendre : comment était-il arrivé alors que les frontières étaient fermées ? Pourquoi avoir pris ce risque ?

Il a traversé clandestinement, faute d’alternative. Il a choisi de tout risquer plutôt que d’accepter une existence privée de liberté. Dans un premier temps, l’objectif de ce film documentaire était simplement d’ouvrir la parole : créer un espace de discussion avec mon frère et recueillir son témoignage. J’avais conscience que son expérience dépassait son histoire personnelle et ouvrait une réflexion plus large sur la liberté de circulation, un droit que l’on considère comme acquis lorsqu’on vit en Occident, mais qui devient un enjeu de survie lorsqu’on a le « malheur » de naître ailleurs.

Le court métrage s’est d’abord pensé comme un travail de restitution, celui du vécu d’une seule personne. Mais au fil des lectures et des rencontres avec d’autres personnes concernées, j’ai réalisé à quel point ce récit faisait écho à de nombreuses trajectoires similaires. Le film est alors devenu à la fois un outil de transmission au sein de ma famille, permettant de mieux comprendre ce que mon frère a traversé sans l’obliger à le revivre par le récit, et un outil de sensibilisation, destiné à élargir cette parole à un public plus large.


Quel a été le plus grand défi auquel tu as été confronté lors de la production de D'Oran à Alméria ? Comment l’as-tu surmonté ?


La principale difficulté a été de concilier l’ambition du projet avec le temps dont je disposais. Réaliser seule un film d’animation de six minutes représentait un défi important. J’ai dû faire des choix pour pouvoir mener le film à son terme dans les délais impartis.

Cela m’a amenée à privilégier la finalisation du projet au détriment de la fluidité de l’animation. Le film comporte ainsi un nombre volontairement restreint d’images, ce qui peut lui conférer un aspect plus saccadé. Ce parti pris, né de contraintes de production, est devenu un élément formel assumé, au service du rythme et de la narration.


Peux-tu partager avec nous un moment, lors de la sortie ou de la distribution de ton court-métrage, où tu as senti qu’il avait réellement eu un impact sur le public ? Qu’as-tu ressenti, en tant que réalisatrice ?

Le moment qui m’a le plus marquée a été l’obtention du prix du meilleur film étudiant au Festival international de l’animation de Meknès, au Maroc. J’ai eu la chance de me rendre sur place pour l’événement, d’y rencontrer des acteurs locaux et de partager le film avec le public.

Arrivée à Meknès, j’ai été profondément touchée de constater à quel point le sujet résonnait auprès des spectateurs. Les harragas, ces personnes qui traversent clandestinement la Méditerranée, sont nombreux à passer par le Maroc pour tenter de rejoindre l’Espagne. Voir que le film faisait écho à une réalité aussi proche et concrète pour le public local m’a procuré un fort sentiment d’accomplissement.

Pouvoir contribuer, à mon échelle, à sensibiliser autour de cette question m’a semblé essentiel. Trop de jeunes s’engagent encore dans ce périple sans mesurer pleinement les dangers auxquels ils s’exposent. Ouvrir un espace de parole et de réflexion autour de ces trajectoires me paraît aujourd’hui plus que jamais nécessaire.


C’est une question délicate, mais qui suscite la réflexion chez nous en tant qu'artistes : pourquoi crées-tu ? Quelle est ta motivation, et qu’est-ce qui te pousse à explorer des thématiques liées au changement social ?

J’ai développé très tôt une conscience politique, dès le collège. Je m’interrogeais déjà sur l’impact politique de l’art et j’étais particulièrement sensible aux questions de responsabilité des artistes dans la construction de l’imaginaire collectif.

Aujourd’hui, dans mon parcours et ma pratique, je crée avec le désir de raconter des histoires prenantes et de proposer des images fortes, tout en restant lucide quant à leur portée politique potentielle. La manière dont nous abordons nos sujets de cœur, dont nous représentons le monde et les corps, porte toujours une dimension politique indéniable.

C’est avec cette conscience que je crée, mais aussi avec l’envie de montrer le monde tel que je le perçois autour de moi. Je ne parlerais pas pour autant de militantisme, plutôt d’une attention et d’une responsabilité assumées. En tant que femme maghrébine, dont les voix restent encore peu représentées, je mesure la chance que j’ai de pouvoir créer et raconter. J’essaie d’en faire quelque chose de juste, et d’y contribuer à ma manière.


Beaucoup de personnes sur indie-clips.com sont des cinéastes indépendants et/ou débutants. Peux-tu partager un conseil à notre public de réalisateurs indépendants qui réalisent leur premier court-métrage ?


Avant même de commencer à filmer, je considère que l’étape la plus importante, et la plus viscérale, est celle de l’écriture. J’y consacre toujours beaucoup plus de temps qu’à la production elle-même, afin de faire mûrir le propos et de me rapprocher au plus près de mes intentions initiales.

Je conseillerais donc d’accorder à l’écriture le temps nécessaire pour s’assurer que le film soit pleinement en accord avec ce qu’il cherche à exprimer. Le cinéma étant une œuvre fondamentalement collaborative, il implique également le spectateur comme partie prenante du film. Cette dimension ne doit pas être oubliée : c’est dans l’écriture que se construit aussi l’espace laissé à la réception, à l’interprétation et au dialogue avec le public.


Des projets à venir ? Parle-nous un peu de tes prochains travaux !

Je viens de compléter ma formation à l'école de la Poudrière en réalisation mon dernier film de fin d'études "A l'ombre des draps" une histoire de non dits familiaux et d'amour caché qui remet en question les incohérences d'une éducation qui se place entre modernité et traditions. L'histoire suit Ahlam, une jeune algérienne de 25 ans qui vit avec sa mère et ses petits frères et sœurs. Dans un quotidien assez rempli vient la question du mariage, à laquelle elle se dérobe en prétextant étendre le linge sur le toit. Enfin seule, elle profite de ce moment de calme pour fumer sa cigarette en cachette et se remémorer les souvenirs d'un amour vécu à l'ombre des draps.
Aujourd'hui je me consacre à l'écriture de mon prochain court-métrage d'animation, "Inshallah baby", une comédie adolescente où s'emmêlent premiers émois et questionnements autour de la religion lors d'un weekend de vacances. On y suit un groupe d'amis tous aussi différents les uns que les autres en weekend en Ardèche. Dans ce lot, Safia aura du mal à cacher son béguin pour Clément.


Où peut-on voir ton travail ? Comment nos amis cinéastes peuvent-ils entrer en contact avec toi ?

D'Oran à Alméria est disponible en ligne. Pour mes autres films, certains sont présents sur le site de La Poudrière, d'autres sur mon compte instagram @leeyris. Mais pour ce qui est de "A l'ombre des draps", le film commence sa vie en festivals et ne sera malheureusement pas disponible en accès libre.

Visionnez d'Oran à Alméria sur indie-clips.com

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